À Rouen, Laurent Nuñez réécrit la grenade du 24 octobre et range les milices d'extrême droite au second plan

Les faits
Vendredi 30 octobre, le ministre de l’Intérieur s’est exprimé à Rouen sur deux événements du samedi précédent.
Le premier est une grenade lacrymogène lancée par un policier aux pieds d’une mère et de ses trois enfants, qui rentraient d’une promenade. La scène a été filmée et largement diffusée. Le parquet a ouvert une enquête, la mère a porté plainte et le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, a saisi la justice.
Le second, ce sont les violences commises par des groupes d’extrême droite autour de l’espace du Palais, après la dispersion du cortège. Une vidéo publiée par Blast montre des militants nationalistes masqués frapper un homme à terre, rue Saint-Lô. Le parquet a ouvert une enquête pour violences aggravées le 26 octobre, et deux militants ont été interpellés.
« Malheureusement »
Sur la grenade, le ministre commence par réserver son jugement à l’enquête, puis livre la version administrative : le projectile visait des individus qui jetaient des pierres, et une dame passait « malheureusement » avec des enfants.
Tout tient dans cet adverbe. Il ne nie pas les faits, il les reclasse. Une mère et trois enfants deviennent un accident de trajectoire, un aléa du terrain, et non plus le point d’arrivée d’un geste policier. Le pouvoir excelle à décrire sa propre violence dans la langue de la gestion : on parle d’engagement de la force, de cible, de proportionnalité, jamais du corps qui reçoit. Le vocabulaire technique ne sert pas à dire ce qui s’est passé. Il sert à rendre la scène supportable pour ceux qui l’ont commandée.
L’enquête dira ce qu’il en est. Mais avant même qu’elle commence, le récit officiel est posé : il y avait des assaillants et des passants au mauvais endroit. Les images, elles, montrent des passants et rien d’autre.
Des « groupes de combat » qui ne sont pas une cible
Sur l’extrême droite, le ministre a choisi ses mots : dans une quinzaine de villes, dont Rouen, se sont formés « un peu des groupes de combat qui voulaient protéger les commerçants, qui, je crois, ne faisaient pas forcément appel à eux d’ailleurs » (Laurent Nuñez).
La formule mérite qu’on s’y arrête. « Groupe de combat » n’est pas une image : c’est une catégorie du droit. Le code de la sécurité intérieure permet de dissoudre les groupements qui présentent le caractère de groupes de combat ou de milices privées. Le ministre nomme donc exactement ce que la loi lui permet de combattre, et n’en tire aucune conséquence. Il leur prête au contraire une intention protectrice, à peine nuancée par le constat que personne ne les avait appelés.
Ce serait perdre « une demi-compagnie qui n’est plus là pour protéger les commerces »
Interpeller un groupe de quarante à cinquante militants, explique-t-il, ce serait perdre « une demi-compagnie qui n’est plus là pour protéger les commerces » (Laurent Nuñez). Et de résumer sa doctrine : « Ma mission prioritaire est de protéger les commerces » (Laurent Nuñez).
Voilà la hiérarchie énoncée sans détours. La vitrine passe avant le corps, la marchandise avant la personne frappée au sol. Ce n’est pas une dérive, c’est une conception de l’ordre : le maintien de l’ordre protège d’abord la propriété, et ceux qui menacent la propriété sont l’ennemi. Ceux qui prétendent la défendre, même à coups de poing, même en bande organisée, deviennent un problème secondaire, à traiter « a posteriori ».
L’exception comme décor
Pour le samedi 31 octobre, la préfecture de Seine-Maritime interdit les rassemblements de 9 heures à minuit dans les centres-villes de Rouen et du Havre. Elle suspend métros et trams dès 13 heures et prohibe la dissimulation du visage aux abords des rassemblements jusqu’au 2 novembre.
Dans la nuit du 27 au 28 octobre, le Sénat a adopté en première lecture, avec le soutien du Rassemblement national, le projet de loi « casseurs-payeurs ». Le texte engage la responsabilité civile de quiconque a participé à un attroupement ayant causé des dégâts. Il facilite aussi le recours aux drones et à la vidéoprotection algorithmique et crée de nouvelles interdictions administratives de manifester.
Interdictions de périmètre, transports coupés, responsabilité collective, surveillance automatisée : chaque mesure se présente comme une réponse à l’urgence. Mises bout à bout, elles composent le cadre ordinaire de la contestation sociale. Et ce cadre a une particularité : il est taillé pour contenir la foule qui manifeste, pas les bandes qui viennent la frapper.
Ces outils n’appartiennent à aucun gouvernement en particulier. C’est précisément ce qui doit inquiéter. Qu’une majorité d’extrême droite prenne un jour les commandes de l’État, et elle trouverait tout en place : une doctrine qui fait passer les vitrines avant les corps, une loi qui fait payer aux manifestants les actes des autres, et des « groupes de combat » reconnus comme tels par un ministre, mais laissés dans la rue. Elle n’aurait rien à créer, seulement à orienter. Le vote des sénateurs du RN en faveur du texte dit assez dans quel sens.
Rien de tout cela n’est écrit d’avance. La mère qui porte plainte, le secouriste qui refuse de se taire, les élus qui font le travail d’identification, les milliers de personnes qui redescendront dans la rue samedi : les contrepoids existent. Ils ne demandent qu’à s’organiser : consulter la liste des collectifs, également les groupes d'actions de votre ville.
Sources
- Laurent Nuñez à Rouen. Grenade, affrontements de groupes identitaires le 24 octobre… Le ministre de l'intérieur réagit (nouvel onglet)
tendanceouest.com
- Manifestation. Perturbations à Rouen et au Havre : la circulation des trams et métros suspendue dès 13h (nouvel onglet)
tendanceouest.com
- Rouen : actualités et infos en direct, faits-divers, météo, sport, loisir et culture - France 3 Normandie (nouvel onglet)
France 3 Régions
- Rouen - Paris Normandie (nouvel onglet)
Paris Normandie
- Cortège calme, 1.000 interpellations, bâtiments publics intacts: Laurent Nuñez tire son bilan des manifestations du 24 octobre (nouvel onglet)
BFMTV