Mobilisation du 17 octobre : six mois de prison ferme pour un lycéen à Caen, une justice au pas de charge
Le tribunal correctionnel de Caen a condamné, lundi 26 octobre, un lycéen de 19 ans à six mois de prison ferme, aménageables sous bracelet électronique, rapporte ici Normandie. Le jeune homme, au casier judiciaire vierge, a été reconnu coupable d'avoir foncé, au volant d'un rouleau-compresseur, sur une voiture de la police municipale en marge de la manifestation contre la vie chère du 17 octobre. « Je suis monté comme ça, un mec démarre. On était deux, trois sur la machine, je ne savais pas l'arrêter donc j'enfonce la voiture », a-t-il raconté à l'audience. Huit délits lui étaient reprochés au total, dont des jets de projectiles sur les forces de l'ordre et le vol d'un flacon de parfum chez Sephora, qu'il a reconnu.
Il écope en outre de deux ans d'interdiction de manifester et de cinq ans d'interdiction de porter ou de détenir une arme. Il devra aussi verser plus de 10 800 euros à la mairie de Caen, qui s'est constituée partie civile après des dégradations, tout comme l'entreprise de location d'engins Loxam. La procureure avait requis le maintien en détention provisoire, agacée par des déclarations jugées « trop lisses ». Vingt-cinq personnes avaient été interpellées le 17 octobre à Caen ; un autre jeune homme de 19 ans, arrêté ce jour-là, sera jugé en février 2027.
Une semaine d'audiences, un pays entier
Caen n'est qu'un point sur la carte. La même semaine, raconte ici, les tribunaux enchaînent les audiences pour des faits commis le 17 octobre : dix mois de prison à Périgueux pour un jeune de 18 ans qui avait tiré des mortiers d'artifice, huit mois fermes à Vienne pour un jeune de 19 ans arrêté avec des vêtements pillés, trois et quatre mois de prison ferme avec sursis à Privas, de la prison ferme pour trois prévenus à Perpignan, un bracelet électronique à Rennes pour un recel de marchandises volées. À Orléans, un homme de 30 ans, au RSA, condamné à dix mois avec sursis pour des jets de projectiles, présentait selon le tribunal davantage le profil d'un « paumé » que celui d'un casseur. À Nancy, ce même lundi 26 octobre, trois étudiants de 18 à 21 ans, tous au casier vierge, accusés d'avoir préparé des engins incendiaires, ce qu'ils contestaient, ont été condamnés à cinq et huit mois de prison aménagés sous bracelet. Ils comparaissaient détenus.
Comparution immédiate, détention provisoire pour des primo-délinquants : des instruments pensés pour l'exception deviennent la réponse ordinaire à un mouvement social. « C'est un délibéré très, très sévère que l'on voit rarement, même en comparution immédiate. Surtout pour de très jeunes gens qui n'ont pas de casier judiciaire » (Maître Sonia Rodrigues). L'avocate de deux étudiants nancéiens annonce l'appel. Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, s'est lui rendu à Marseille auprès des magistrats et greffiers « mobilisés dans le cadre de la réponse pénale ». À Caen, la CGT départementale, qui avait bravé avec 8 000 à 10 000 personnes l'interdiction de manifester du 24 octobre, accuse le gouvernement de répondre par la sanction aux revendications plutôt que d'y répondre.
Qui comparaît, et qui ne comparaît pas
Les prévenus se ressemblent : 18, 19, 22 ans, étudiants, apprentis, un homme au RSA. En face, les parties civiles sont une mairie et une entreprise de location. La justice qui dévale en dix jours la pente d'un rouleau-compresseur prend tout son temps dès que la violence vient d'en haut. Le 19 octobre, l'eurodéputée insoumise et conseillère municipale de Caen Emma Fourreau rappelait qu'un jeune homme de 20 ans y a eu le crâne fracturé, matraqué au visage par la police, avec sept points de suture : aucune comparution n'a suivi. Le 24 octobre à Rouen, un projectile lancé par un policier à moto a explosé aux pieds d'une mère et de ses trois enfants, dont un de cinq ans, qui ne manifestaient pas ; une enquête judiciaire a été ouverte. Le même jour, à quelques pas du palais de justice rouennais, des militants masqués ont frappé un homme à terre.
On peut juger un jeune qui emboutit une voiture de police. Mais une justice qui court après les vitrines et marche à pas comptés derrière les crânes fracturés dit ce qu'elle protège : l'ordre des biens avant celui des corps. À Alençon, le 29 septembre, une lycéenne maintenue à la gorge par un policier lors d'une mobilisation avait valu aux forces de l'ordre le soutien appuyé d'un élu du Rassemblement national. Chacun a choisi son camp, et il n'est pas sûr que ce soit celui des tribunaux de trancher si vite.
Interdire de manifester : une peine contre la politique elle-même
Au-delà de la prison, une peine se banalise : l'interdiction de manifester. Deux ans pour le lycéen de Caen, trois ans sur le territoire nancéien pour les étudiants de Nancy, des interdictions aussi prononcées à Valence. On ne sanctionne plus seulement un acte, on prive des jeunes d'un droit politique, celui de descendre dans la rue. À l'audience de Caen, la procureure s'est agacée de déclarations « trop lisses » : il ne suffit plus de répondre de ses actes, il faut encore jouer le repentir. Le 24 octobre, à Rouen, des mineurs de 14 à 17 ans ont passé la nuit en garde à vue pour se voir notifier des mesures qu'un simple courrier aurait suffi à leur annoncer ; leur avocat, Elie Montreuil, y voit une manière de faire peur aux mineurs.
Une justice qui s'habitue à juger vite, suspendre le droit de manifester fabrique des outils qui resteront dans les tiroirs de l'État. Les habitudes prises maintenant, audience après audience, décideront de ce qu'il en coûtera demain de désobéir.
Sources
- Mobilisation du 17 octobre : un lycéen condamné à Caen à six mois de prison ferme sous bracelet électronique (nouvel onglet)
ici.fr
- Procès – Actualité et info sur ICI (nouvel onglet)
ici
- Violences du 17 octobre : la dernière garde à vue levée à Caen, un jeune homme de 19 ans renvoyé devant la justice (nouvel onglet)
ici.fr
- Manifestation du 17 octobre à Nancy : trois étudiants condamnés à de la prison, la défense dénonce des peines "très sévères" (nouvel onglet)
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